Le RN et le renversement des alliances Parties 5, 6, 7 et 8

Le RN et la Hongrie de Viktor Orban (5/8)

Suite à l’invasion de l’Ukraine, il est devenu plus difficile pour le RN de mettre en avant l’alliance russe ; par ailleurs le RN entend désormais réformer l’UE « de l’intérieur ». D’où une sorte de recentrage vers la Hongrie d’Orban et, dans une moindre mesure, l’Italie de Meloni. Mais ce n’est qu’une façade opportuniste : Orban est l’allié des Russes, les fondements idéologiques restent les mêmes.

La Hongrie de Viktor Orban

Viktor Orban a commencé sa carrière comme dissident libéral et l’un des fondateurs du parti Fidesz en mars 1988 — qui était alors une association étudiante prônant la liberté d’expression, le pluralisme politique et l’autonomie de la société civile.

Le Fidesz – tout comme le PiS (Droit et justice) en Pologne – n’a pas eu à se dédiaboliser pour accéder ou se maintenir au pouvoir. C’est au contraire en parvenant aux plus hautes fonctions de l’État qu’il a droitisé, puis « ultradroitisé » son discours et attaqué les fondements de la démocratie.

Dès 1994, Orbán engage Fidesz vers un nationalisme conservateur d’abord modéré, mais plus tranché. En 2010, le Fidesz remporte une majorité des deux tiers au parlement, ce qui lui donne le pouvoir de modifier la Constitution. Il promet une « révolution » et qu’une frénésie législative s’empare du Parlement. Progressivement la Hongrie, d’abord un des meilleurs soutiens de l’UE, prend ses distances et se rapproche de la Russie.

Viktor Orban salue les élections de Trump aux Etats-Unis. En novembre 2016, il déclare : « Avec le Brexit, nous avons ouvert la porte, avec l’élection de Trump nous avons franchi le seuil… La non-démocratie libérale c’est terminé. Quelle journée ! Quelle journée ! Quelle journée ! ». En novembre 2024, il qualifie la victoire de Trump de « plus grand retour de l’histoire politique américaine ! ».

Des attaques contre l’Etat de droit et un échec économique

Des 2010, Viktor Orban prend des mesures que l’on peut qualifier d’iullibérales. La Cour constitutionnelle est réformée, ses juges sont nommés à vie sur simple décision gouvernementale, et sa jurisprudence antérieure est remise en cause. L’ensemble du secteur de la justice est mis à la botte du pouvoir : les présidents de tribunaux du moment sont écartés et un organe est mis sur pied, l’Office national judiciaire, qui a pouvoir de nommer et de destituer tous les juges du pays.  Les institutions clefs sont peuplées de partisans nommés pour des mandats exceptionnellement longs[1].

Le secteur des médias est également remodelé. L’audiovisuel public est placé sous la tutelle d’une Autorité des médias, elle-même sous l’autorité de l’exécutif, pour devenir petit à petit un outil de propagande au service du Fidesz. Des dizaines de journalistes sont licenciés. Le gouvernement affaiblit les médias indépendants par le biais de taxes publicitaires punitives et du retrait des autorisations et des licences de diffusion. 

Parallèlement, le système électoral est modifié : le nombre de députés est diminué presque de moitié, les circonscriptions sont redécoupées de manière à favoriser les zones rurales, une forte prime à la majorité est introduite.

Un système de propagande est mis en place. La banque centrale hongroise accorde au gouvernement environ 900 millions d’euros pour mettre en place un réseau de fondations officiellement indépendantes finançant des instituts et des réseaux pro-Orbán. En 2021, des universités et des entreprises sont confiées à des « fondations d’intérêt public ».

C’est à partir de 2015 que se joue ce tournant ultranationaliste et ultraconservateur, lors de la crise de l’accueil des exilés d’Irak et de Syrie en Europe. Le projet de répartition des demandeurs et demandeuses d’asile entre les Vingt-Sept proposé par l’UEest d’emblée rejeté par Viktor Orbán. Il fait alors figure de leader de l’Europe centrale en relançant le groupe dit de Visegrád (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie) pour s’opposer à l’accueil des réfugiés, et ferme sa frontière sud. Quiconque aide une personne « illégale » à faire une demande d’asile ou à obtenir un permis de séjour devient en 2018 passible d’une peine de prison. Les ONG recevant des financements étrangers sont depuis lors imposées à hauteur de 25 %.

Orban a mis en place tout un système de corruption bénéficiant à ses proches et à ses affidés. On peut prendre pour exemple l’affaire Elios, relative à l’éclairage public. Des appels d’offres coordonnés et des conflits d’intérêts systémiques dans des dizaines de municipalités hongroises ont été mis au jour, pour environ 40 millions d’euros de contrats financés sur fonds européens, notamment au profit de István Tiborcz, le gendre d’Orbán. Les appels d’offres à soumission unique se sont généralisés, avec des cahiers des charges conçus sur mesure pour les soumissionnaires favoris. L’indice de perception de la corruption de Transparency International classe désormais la Hongrie au même niveau que la Chine et Cuba.

En 2010, la Hongrie figurait parmi les économies les plus dynamiques d’Europe centrale. En 2024, selon Eurostat, son PIB par habitant est inférieur à celui de la Pologne et de la Roumanie, deux pays qu’elle devançait au début du mandat Orbán.    Les prix ont grimpé de 50 % depuis 2020. L’inflation a atteint 17,12 % en 2023, pic historique en Europe. La TVA est fixée à 27 %, la plus élevée de l’Union européenne ce qui comprime directement le pouvoir d’achat des ménages les plus modestes.    Les hôpitaux manquent de personnel et de matériel. Les infrastructures se dégradent : selon la Commission européenne, la Hongrie figure parmi les pays de l’UE les moins performants en matière d’investissement public dans les transports et la santé.

En outre, derrière le slogan du « nationalisme économique » se cache un système qui favorise les entreprises étrangères. Selon l’économiste Andrea Éltető, environ 80 % des subventions discrétionnaires à l’investissement ont été accordées à des entreprises à capitaux étrangers, notamment des entreprise allemandes.

L’alliance avec la Russie

Si Orbán a toujours compté sur la Russie pour garantir un approvisionnement énergétique bon marché, ce pari a échoué. La Hongrie, membre de l’Union le plus dépendant du gaz russe, a été l’un des États les plus exposés à la crise énergétique de 2022. Le pays a alors connu la plus forte inflation de l’Union, celle sur les biens alimentaires dépassant les 40 % en glissement annuel au sommet de la crise, tandis que l’inflation générale était de 25 %. La Hongrie refuse d’appliquer les directives de l’UE sur la fin de l’approvisionnement de gaz et de pétrole auprès de la Russie.

La Hongrie est le cheval de Troie de Moscou au sein de l’UE. En 2023 Orban bloque la facilité européenne pour la paix en faveur de l’Ukraine, puis il tente de bloquer le gel des avoirs russes, et s’oppose désormais le prêt de 90 milliards à l’Ukraine. S’ajoute le blocage du vingtième paquet de sanctions à l’égard de la Russie, avec les révélations selon lesquelles le ministre des affaires étrangères hongrois se coordonnait directement avec son homologue russe lors des conseils européens portant sur ces sanctions.

Mais la Hongrie est aussi un cheval de Troie de Pékin. C’est en Hongrie, que les société chinoises réalisent parmi leurs plus gros investissements directs à l’étranger ; on peut citer la construction d’un chemin de fer entre Budapest et Belgrade.

La Hongrie a connu depuis 2020 l’inflation cumulée la plus élevée de toute l’Union européenne : près de 53 % sur l’ensemble des prix selon les données du FMI et de la Banque mondiale. Une économie à croissance négative sur plusieurs trimestres, un pouvoir d’achat en chute libre, et des scandales de corruption à répétition impliquant l’entourage direct du Premier ministre.

Aujourd’hui, le gel des fonds européens ébranle l’épine dorsale financière du régime. Le modèle de croissance hongrois — longtemps soutenu par des investissements étrangers — a perdu de son élan.

Un plan pour un « Great Reset « de l’Europe

En outre Viktor Orban a mis en place tout un dispositif d’influence. Au sein de ce dispositif figure le Mathias Corvinus Collegium (MCC), qui est le bras armé de Viktor Orbán dans le domaine de la réflexion stratégique et de l’éducation. Le MCC comprend six écoles, des milliers d’étudiants, une bibliothèque, un café (le café Scruton), un studio de production de podcasts et abrite des médias, des influenceurs, des think tanks et d’autres associations jumelles. Il a créé, en 2022, une branche à Bruxelles, baptisée le MCC Bruxelles, qui mène un actif lobbying auprès des institutions européennes. Autre organisme au service d’Orban, le Danube Institute a invité Éric Zemmour et le blogueur américain néoréactionnaire Curtis Yarvin. Un proche d’Orbán, Zoltán Kiszelly, dirige aussi le centre d’analyse politique Fin de siècle.

Le 11 mars 2025, s’associant à un institut polonais d’extrême droite, Ordo Iuris, le MCC a soumis à Washington un plan radical pour subvertir l’Union européenne[2], très vraisemblablement téléguidé par la Heritage Foundation, à l’origine du « Project 2025 ». Ce plan ne propose ni plus ni moins que de proposer un « Great Reset » de l’Europe, de vider l’UE de sa substance et de la nommer « Communauté européenne de nations ». Deux scénarios sont présentés : un scénario « Retour aux Fondamentaux » (on réforme très profondément l’UE), un scénario « Nouveau Départ » (on repart de zéro). C’est le premier scénario qui est présenté ici.

Au niveau du constat, le rapport affirme que « l’Union européenne est en train de sombrer rapidement dans le statut de pays arriéré de troisième ordre » et voit dans l’édifice institutionnel européen une inspiration « fédéraliste-communiste », provenant entre autres du Manifeste de Ventotene[3] de 1941, qui présenterait « des similitudes notables, tant sur le plan du langage que de l’idéologie, avec un autre manifeste rédigé un siècle plus tôt : le Manifeste du Parti communiste de Karl Marx et Friedrich Engels ».

Ce sont les principes mêmes de l’état de droit qui sont remis en cause dans le plan : « L’Union européenne évolue constamment dans une direction qui nous préoccupe profondément, sapant les valeurs qui nous sont chères : la démocratie représentative, la souveraineté, le respect de l’identité culturelle nationale, le pluralisme des opinions, la liberté et le développement économiques, la famille (mari, femme et enfants) en tant qu’unité naturelle et fondamentale de la société, et la sécurité intérieure. (…) L’expansion politique et juridique des organisations internationales prive progressivement les nations du contrôle sur des domaines successifs de politique publique ».

Selon le plan, l’Europe multiplie les « Menaces pour les libertés civiles et imposition d’une idéologie progressiste » :« Depuis de nombreuses années, la Commission européenne publie divers documents —appelés stratégies, recommandations ou lignes directrices— qui, sous prétexte de lutter contre la discrimination, le racisme et la xénophobie, imposent en pratique aux États membres l’obligation de censurer et de sanctionner sévèrement toute opinion critique à l’égard de certains groupes sociaux, principalement les communautés homosexuelles et transsexuelles, ainsi que les musulmans. De plus, sous couvert de lutter contre la désinformation, la Commission met systématiquement en place un système complet de surveillance et de censure des médias —à la fois publics et privés— ainsi que des plateformes mondiales de réseaux sociaux. (…) Les institutions de l’Union contribuent à l’érosion des identités culturelles et historiques distinctes des États membres en imposant une’’ identité européenne’’ nouvelle et artificielle, et en promouvant une forme d’’’ européanisme culturel’’ (…) et en invoquant des concepts banals et nébuleux tels que la diversité, le respect de la liberté, des droits et de la dignité, l’État de droit, l’égalité, le pluralisme politique, la séparation des pouvoirs, la démocratie, la protection des minorités et le respect de la société civile ». En outre, « des milliers de migrants économiques d’Asie et d’Afrique qui, depuis 2015, demandent l’asile en masse dans les pays européens, non pas en raison des dangers auxquels ils sont confrontés dans leur pays d’origine, mais pour accéder au marché du travail et aux systèmes de protection sociale ». On se croirait dans un texte de Nick Land ou de Curtis Yarvin…[4]

Les propositions sont aussi d’ordre institutionnel, « l’accent devant être mis sur la promotion d’une coopération étroite entre les peuples et les nations d’Europe, (…) le respect de la souveraineté de chaque État devant être le principe fondamental de la coopération européenne réformée » : la Commission serait transformée en secrétariat général, sans rôle législatif, chargée simplement de mettre en œuvre les conclusions du Conseil des ministres, la Cour de justice n’aurait plus aucun pouvoir. Le Parlement européen serait purement consultatif. Tout pouvoir décisionnel reposerait sur les États membres réunis en Conseil. Un droit de veto pourrait être exercé par 4 pays. Il serait établi un « bouclier des compétences nationales »

Le soutien du RN à Viktor Orban

Il existe des points communs entre la politique d’Orban et les propositions du RN. Quelques exemples :

  • Viktor Orban impose le traitement des demandes de droit d’asile à l’étrangerdepuis 2020, rendant quasiment impossible l’asile en Hongrie, comme le propose également le RN, d’où une énième procédure d’infraction lancée par la Commission européenne.
  • La candidate à la présidentielle souhaite exonérer d’impôts les moins de 30 ans ? Orban vient de le faire pour les moins de 25 ans.
  • Le RN propose aux familles un prêt immobilier pouvant aller jusqu’à 100 000 euros, transformable « en don » à partir du troisième enfant ? Orban a mis en place quasiment la même mesure.

Autre point commun, la volonté d’organiser des référendums sur tous types de sujets : dans la Hongrie d’Orban, 2 référendums et une profusion de consultations nationales ont permis d’asseoir les obsessions du pouvoir.

Marine Le Pen a rencontré Viktor Orban à de multiples reprises :

  • Le 26 octobre 2021, elle  rencontre Viktor Orbán au siège du gouvernement lors d’une visite quasi-présidentielle. Elle félicite son hôte :« Vous avez fait le choix courageux de préserver votre beau pays de la submersion migratoire que veut organiser l’Union européenne ».
  • Le 4 décembre 2021, les 2 se rencontrent au sommet conservateur de Varsovie, en Pologne, qui réunit treize partis souverainistes et d’extrême droite de l’UE, dont le Fidesz hongrois, le Vox espagnol, le FPÖ autrichien ou le Rassemblement national français ; ce sommet échoue à constituer un groupe commun au Parlement européen.
  • Le 27 septembre 2023, Marine Le Pen se rend à nouveau à Budapest ; les 2 responsables appellent « à  donner ensemble une réponse forte aux ambitions impérialistes de Bruxelles, à ses politiques économiques peu judicieuses et à ses initiatives pro-migrants».
  • Début mars 2025, c’est au tour de Viktor Orban et d’autres dirigeants de l’extrême droite européenne de se rendront dans le Loiret à l’invitation du RN de Marine Le Pen pour une «fête de la victoire» un an après les élections européennes.

Pour sa part, Jordan Bardella s’est rendu à la grande réunion des conservateurs de Budapest en 2022 pour participer au « concert des patriotes européens et américains ».

Avant les élections législatives d’avril 2026, le secrétaire d’État Marco Rubio s’est rendu à Budapest en février pour affirmer publiquement son soutien à Orbán, dans une conférence de presse conjointe devant une double rangée de drapeaux américains et hongrois.

Le lundi 23 mars, Marine Le Pen vient à Budapest apporter son soutien à son « ami » Viktor Orban, en vue des élections législatives du 12 avril 2026. « Viktor Orban dont l’intelligence, le courage et la vision font un dirigeant d’exception […] est non seulement un partenaire et un allié, mais aussi un ami (..…). Il est un visionnaire, et surtout un pionnier », a-t-elle lancé, en vantant « une Hongrie devenue un emblème de peuple fier ». Viktor Orban « défend les intérêts de la Hongrie », le remerciant de bloquer le prêt européen de 90 milliards d’euros à l’Ukraine, qui pourrait « ruiner » la France et faire « perdurer une guerre qui est une véritable boucherie humaine pour le plaisir de l’ego de quelques dirigeants ». Ceci dit, guerre en Iran oblige, Marine Le Pen a veillé à ne pas s’afficher, deux jours plus tôt, à la version hongroise de la Conférence d’action politique conservatrice (CPAC), le grand raout du mouvement conservateur états-unien piloté par la mouvance Maga (« Make America Great Again »).

Le chef du Parti pour la liberté néerlandais, Geert Wilders, la leader du Rassemblement national, Marine Le Pen, le premier ministre hongrois de l’époque, Viktor Orban, le vice-président du conseil italien, Matteo Salvini, lors du premier « rassemblement patriotique » au centre culturel Millenaris, à Budapest, le 23 mars 2026. MARTON MONUS / REUTERS

Dans sa campagne pour les législatives, Viktor Orban a également reçu les soutien de Santiago Abascal, le chef du parti espagnol Vox, de Matteo Salvini, le chef de la Ligue italienne, ministre du gouvernement de Giorgia Meloni, et du Néerlandais Geert Wilders. J.D. Vance est venu en personne lui apporter son soutien. Il a reçu la visite du président argentin, Javier Milei, une autre figure de l’internationale de l’extrême droite, et des vidéos de soutien de Donald Trump et du premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou.

Voici quelques extraits du discours de J.D Vance : « Je tenais à envoyer un signal à tout le monde, en particulier aux bureaucrates de Bruxelles qui ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour freiner le peuple hongrois parce qu’ils n’aiment pas le dirigeant qui a réellement pris la défense du peuple hongrois ». Alors que l’on sait que la Hongrie dépend à 90% du gaz et du pétrole russe et qu’elle refuse d’appliquer l’embargo décrété par l’UE, il déclare : « Je pense donc que Viktor a été un excellent exemple et qu’il a tracé une voie qui pourrait mener à une Europe meilleure, plus prospère et plus sûre sur le plan énergétique ».

« Ce que les États-Unis et la Hongrie représentent ensemble, (…) c’est la défense de la civilisation occidentale, la défense de l’idée que les enfants devraient pouvoir aller à l’école et recevoir une éducation sans être endoctrinés, la défense de l’idée que les familles européennes et américaines devraient pouvoir se déplacer et avoir les moyens de chauffer et de climatiser leurs maisons, la défense de l’idée que nous sommes fondés sur une certaine civilisation chrétienne et des valeurs chrétiennes qui animent tout — de la liberté d’expression à l’État de droit, en passant par le respect des droits des minorités et la protection des plus vulnérables ».

« Les deux dirigeants qui ont probablement le plus œuvré pour mettre fin à ce conflit destructeur  [la guerre en Ukraine] sont Donald J. Trump et Viktor Orbán en Hongrie. Et ils l’ont fait par la diplomatie, en dialoguant avec les gens, en essayant de comprendre ce dont les Ukrainiens et les Russes ont besoin pour mettre fin à la guerre ».

La fin d’Orban

En février 2024, la Hongrie est plongée dans l’une des premières crises politiques sérieuses de l’ère Orbán. Une affaire de grâce présidentielle accordée à un pédocriminel secoue le pouvoir et pousse à la démission deux figures du Fidesz. Le 10 février, Péter Magyar publie un post sur Facebook, dénonçant «les vrais coupables qui se cachent derrière les jupes des femmes». Le lendemain, il donne une interview à la chaîne Youtube Partizan où il critique l’enrichissement indu des proches de Viktor Orbán et le système mafieux qui ronge le pays. Il claquer la porte du parti. Un mois après, il réunit une foule à Budapest et annonce le lancement de son parti, le Tisza.

Le dimanche 12 avril 2026, aux élections législatives, les Hongrois ont rejeté le Fidesz de Victor Orban et donné une large majorité au parti Tisza de Péter Magyar, qui remporte remporté 135 sièges au Parlement sur 199[5]. Il faut cependant regarder cette victoire avec lucidité. Les électeurs ont rejeté surtout la corruption avérée du régime et l’inflation. La victoire de Péter Magyar représente une alternance, non une rupture idéologique. La principale différence concerne l’attitude vis-à-vis de l’UE, le nouveau Premier ministre souhaitant avoir de meilleurs relations avec l’Europe – il est vrai que la Hongrie a un besoin urgent des contributions de l’UE qui sont actuellement gelées. Il a annoncé que la Hongrie rejoindra le Parquet européen (EPPO), qui est compétent pour enquêter sur les fraudes aux fonds communautaires. Péter Magyar entend également restaurer l’Etat de droit. Il a appelé à la démission immédiate de l’ensemble de l’appareil judiciaire et institutionnel nommé par Orban : le président de la Curie, le procureur général, le président de la Cour constitutionnelle, le président de la Cour des comptes, le président de l’Autorité des médias et même le président de la République. Mais le programme de Tisza reste marqué par le nationalisme. Sur l’immigration, ses positions sont plus strictes que celles d’Orbán selon plusieurs analystes. Il a affirmé enfin que la Hongrie ne bloquera plus le prêt de 90 milliards d’euros à l’Ukraine, mais elle ne participera pas à ce prêt, ne livrera toujours pas d’armes aux soldats ukrainiens, continuera de s’approvisionner en pétrole et en gaz auprès de la Russie.

Après la défaite d’Orban aux élections législatives, Jordan Bardella l’a qualifié de « grand patriote », qui a « promu des politiques familiales qui ont permis de protéger la natalité[6], et [qui a] défendu les frontières de son pays et de l’Europe face aux flux migratoires ». Jordan Bardella a souligné que le succès de Péter Magyar « avait été accueilli respectueusement par Viktor Orban, [ce qui] démontre que les accusations incessantes des institutions européennes ces dernières années contre la démocratie hongroise étaient infondées ».

Au sein de l’extrême droite, des avis divergeant se sont exprimés. L’ancien patron du Front national de la jeunesse (FNJ), Julien Rochedy, propagateur en France des idées des néo-réactionnaires américains, voit dans la victoire de Péter Magyar « une bonne nouvelle ». Selon lui, cette dernière montre que l’extrême droite n’a « plus besoin » d’en passer par le « populo-nationalisme ». « C’est au tour d’une droite libérale-conservatrice sérieuse et respectable de porter nos idées », s’est-il réjoui sur X.

Giorgia Meloni, une alliée encombrante ? (6/8)

La politique suivie par Giorgia Meloni ressemble à celle que le RN envisage de mettre en œuvre s’il arrive au pouvoir. Pourtant le RN et le parti Fratelli d’Italia entretiennent peu de relations.

Giorgia Meloni au pouvoir

En 2022, les électeurs italien sont donné la majorité à une alliance des partis de droite dirigée par Fratelli d’Italia, formation dirigée par Giorgia Meloni, un avatar du Mouvement Social Italien (MSI), qui a été créé en 1948 par les rescapés du régime mussolinien. Giorgia Meloni est devenue Présidente du Conseil.

Les principales mesures du gouvernement Meloni

La première mesure prise par le nouveau gouvernement a été la promulgation en novembre 2022 d‘un décret anti rave parties, qui punit de lourdes peines de prison et d’amendes le organisateurs.

Giorgia Meloni accorde une grande place au « combat culturel » et au « combat informationnel », autour de la volonté de rendre aux Italiens leur « fierté ». Le 6 avril 2023, juste six mois après son élection, elle organise des états généraux de la culture, baptisés « Penser l’imaginaire italien ». L’objectif est de « cambiare la narrazione », c’est-à-dire de mettre en valeur un nouveau « récit national » qui valorise certaines réalisations de Mussolini, glorifie la période impériale et coloniale de l’Italie mussolinienne et réhabilite le futurisme italien dont certains animateurs se sont compromis avec le régime fasciste (organisation d’une grande exposition à Rome). Giorgia Meloni a cependant déclaré en septembre 2022 que la droite italienne a « renvoyé le fascisme à l’histoire ». Parallèlement à la mise en place d’un  nouveau récit national, des mesures de contrôle ont été prises. La RAI a vu la plupart de ses responsables et présentateurs remplacés, plusieurs équipements culturels et festivals ont vu leurs responsables remplacés (par exemple la Biennale de Venise). L’écrivain antifasciste Antonio Scurati a été déprogrammé d’une émission sur la télévision publique italienne en avril 2024. L’auteur de Gomorra Roberto Saviano et le philosophe Luciano Canfora ont été trainés en justice pour diffamation.

Dans le domaine de l’économie, Giorgia Meloni mène en apparence une politique de rigueur budgétaire, via une baisse des dépenses publiques et une baisse des impôts ; cette politique suscite l’admiration des milieux de droite et d’extrême droite en France, mais aussi d’un certrain  nombre de journalistes. Le déficit budgétaire italien a été réduit à 3,1 % du PIB en 2025, devrait être de 2,7 % du PIB en 2026, avec l’objectif de parvenir à 2,3 % en 2028. Mais, dans le détail, le tableau est moins réjouissant. le poids du coût de sa dette est encore plus important qu’en France. La croissance, elle, va rester très faible : après le 0,5 % prévu en 2026, le ministère de l’économie ne prévoit que 0,7 % l’an prochain et 0,9 % en 2028. Le tout dans un contexte de productivité stagnante et de baisse du PIB potentiel : la politique budgétaire choisie s’accompagne d’un affaiblissement structurel de l’économie italienne. La baisse des impôts se fait essentiellement au profit des hauts revenus : le gouvernement a baissé le taux de l’imposition sur le revenu pour les revenus de plus de 28 000 euros.

En ce qui concerne l’immigration, en 2022, la candidate Giorgia Meloni martelait sa volonté d’imposer un « blocus naval » et de stopper « l’invasion migratoire »[1]. Mais, un fois arrivée au pouvoir, elle a poursuivi à la fois une politique restrictive concernant les réfugiés et, plus récemment, une politique de régularisation massive des travailleurs clandestins, qui s’explique par les besoins de main d’œuvre d’un pays où la natalité est au plus bas et où la population diminue. En 2023, l’Italie a réduit ses mesures d’intégration et d’accueil : contrôle de l’entrée des travailleurs et réduction des arrivées irrégulières, limitation des demandes d’asile et d’accueil. Elle a notamment durci les conditions d’accès des réfugiés à la protection internationale, en limitant les motifs ouvrant droit à la « protection spéciale ».

En octobre 2023, l’Italie a fixé les quotas d’entrée de migrants de travail pour la période 2023-2025 à 136 000 pour 2023, 151 000 pour 2024 et 165 000 pour 2025, soit une nette hausse par rapport aux quotas annuels précédents. En juin 2025, un nouveau décret triennal sur les flux migratoires autorise près de 500.000 nouvelles entrées entre 2026 et 2028[2]. l’Italie s’est engagée dans la conclusion d’accords bilatéraux avec les pays africains d’émigration. Ce qui n’empêche pas Fratelli d’Italia, d’être un adepte de la théorie du « grand remplacement » des Européens par les immigrés

Les possibilités d’accès à la nationalité italienne ont été réduites par le décret législatif n°36 du 28 mars 2025 : un résident non européen sans lien de mariage ni de sang avec l’Italie doit maintenant vivre dans le pays pendant dix ans avant de pouvoir demander la naturalisation, disposer d’un niveau de revenu et avoir des grands-parents ou des parents italiens.

Le gouvernement tente de relancer la natalité. Depuis 2022, une allocation unique a été mise en place, offrant de 54 à 189 euros par mois et par enfant jusqu’à la majorité. Giorgia Meloni a également introduit une augmentation de 50% de cette allocation en 2025, ainsi qu’un bonus de 1 000 euros pour chaque naissance cette même année.

En mai et juin 2025 est votée par les 2 chambres une loi sur la sécurité ; des actes auparavant considérés comme non violents, tels que le refus de s’alimenter ou le fait de rester assis pendant une émeute dans une prison, sont désormais passibles de sanctions pénales. La loi criminalise également certains actes de désobéissance civile, tels que le blocage des routes ou des voies ferrées, avec des peines pouvant aller jusqu’à un mois de prison et 300 euros d’amende pour les individus, ou jusqu’à six ans pour les groupes. Le 5 février 2026, le Sénat approuve un décret renforçant la sécurité intérieure. Il prévoit notamment une répression accrue des armes blanches, l’extension des zones rouges à surveillance renforcée dans certains quartiers et une extension de la détention préventive (avec notamment la possibilité de retenir un citoyen avant une manifestation).

On constate de multiples atteintes aux droits des femmes, notamment l’IVG. Dans certaines régions, les centres du planning familial font écouter aux femmes candidates à une IVG les battements de cœur du fœtus. 63 % des gynécologues et obstétriciens sont objecteurs de conscience et ne pratiquent donc pas les avortements. En avril 2024, le Parlement a voté un amendement déposé par Fratelli d’Italia, qui permet aux groupes opposés à l’IVG d’intervenir directement dans les centres de consultation.

Les projets de modification de la Constitution et du Conseil supérieur de la magistrature

Giorgia Meloni a tenté de mettre en place un régime présidentiel, mais a échoué dans son entreprise. Son programme politique en 15 points prévoyait l’instauration d’un « semi-présidentialisme à la française » avec l’introduction de l’élection au suffrage universel du Président de la République ; cette proposition n’a pas été mise en œuvre. En novembre 2023, le Conseil des ministres approuve un projet de réforme constitutionnelle qui prévoit l’élection directe au suffrage universel du Président du conseil. Cette proposition ayant fait l’objet de virulentes critiques, sera également abandonné.

Giorgia Meloni a voulu s’attaquer au « gouvernement des juges » et à un certain nombre de particularités de la justice italienne, notamment l’appartenance des juges et des procureurs à un corps unique doté d’une gouvernance autonome et organisé en courants politiques. Les 22 et 23 mars, le référendum de réforme de la justice voulue par la Première ministre a été largement rejetée par les électeurs (54 %). Il prévoyait une réforme du Conseil supérieur de la magistrature avec, notamment, le tirage au sort d’une partie de ses membres. Il s’agissait de restreindre le pouvoir des magistrats qui, depuis trente-cinq ans et l’opération anticorruption «Mains propres», mais aussi les entraves à la création d ‘un centre de rétention des réfugiés en Albanie, ont régulièrement influencé le jeu politique.

Giorgia Meloni a annoncé un référendum pour modifiant le loi électorale italienne. Le projet, présenté par les partis de la coalition gouvernementale, Fratelli d’Italia, Lega et Forza Italia, vise à transformer le système électoral italien. Aujourd’hui, l’Italie fonctionne avec un système mixte, une partie des députés est élue dans des circonscriptions au scrutin majoritaire, dans d’autres circonscriptions à la proportionnelle, dans tous els cas en un seul tour. La réforme envisagée ferait basculer le système vers une proportionnelle intégrale assortie d’une prime majoritaire pour la coalition arrivée en tête. Concrètement, si une coalition ou un parti dépasse un certain seuil (autour de 40 % des voix), elle recevrait un nombre supplémentaire de sièges au Parlement, suffisant pour atteindre une majorité confortable. Cette réforme aura pour effet de donner une majorité au parti arrivé en tête.

Ces tentatives de réforme vont toutes dans le même sens, une remise en cause de l’Etat de droit. Le moins que l’on puisse dire est que Giorgia Meloni connaît quelques difficultés pour les faire adopter.

La politique étrangère de Giorgia Meloni

Dans le domaine de la politique étrangère, Giorgia Maloni s’est ingéniée à renforcer le poids de l’Italie sur la scène internationale avec un certain succès. A travers le « plan Mattei », elle mène une politique de présence en Afrique, notamment auprès de l’Algérie, la Libye, l’Ethiopie, ne se privant pas de critiquer le colonialisme de la France et le franc CFA. Début 2024, elle organise un sommet Italie-Afrique à Rome.

En Europe, après avoir critiqué au cours de la campagne de 2022 le fonctionnement de l’UE, elle a tu ses critiques et développé d’excellentes relations avec Ursula von der Leyen, la Présidente de la Commission, attentive à bénéficier des aides de l’UE, d’un montant de 200 milliards d’euros, dans le cadre du plan de relance européen post-Covid. Elle soutient les efforts d’aide à l‘Ukraine.

Après s‘être présentée comme la meilleure alliée de « son ami » Trump et avoir multiplié les déclarations en sa faveur et les visites à Washington, elle a été amenée à prendre ses distances. Donald Trump est très impopulaire en Italie. L’Italie s’est révélée aussi exposée que les autres aux droits de douane imposés par Washington, comme aux conséquences de l’attaque de l’Iran qui menace l’économie déjà fragile du pays. En avril 2026, Giorgia Meloni s’offusque des propos de Trump surf le pape et critique l’attaque de l’Iran par les Etats-Unis. Il faut dire que l’opinion publique italienne est travaillée par un profond courant pacifiste, par une méfiance vis-à-vis des Etats-Unis et une sympathie réelle pour le sort des Palestiniens.

Egalement en avril 2026, Giorgia Meloni a salué son ami Orban après sa défaite aux élections législatives : « Félicitations pour la nette victoire électorale de Péter Magyar, à qui le gouvernement italien souhaite un bon travail. Je remercie mon ami Viktor Orban pour l’intense collaboration de ces dernières années, et je sais qu’il continuera, même dans l’opposition, à servir sa nation», a écrit sur X la présidente d’extrême droite du conseil italien.

Ressemblances et divergences entre le RN et Fratelli d’Italia

Les relations entre de RN et Fratelli d’Italia restent relativement modestes. Les 2 mouvements siègent au Parlement européen dans 2 groupes différents, le RN siégeant avec Matteo Salvini. Fratelli d’Italia a mis sous le boisseau ses critiques de l’UE, alors que le RN affirme sa volonté de la transformer. Un autre motif de divergence réside aussi dans la référence au fascisme mussolinien, qui vient percuter la « dédiabolisation » du RN, qui cherche pour sa part à faire table rase du passé. Les programmes économiques sont également sensiblement différents : rigueur budgétaire et néo-libéralisme pour Giorgia Meloni, politique plus étatique et dépensière du côté du RN, qui n’a de cesse de dénoncer le néo-libéralisme et la mondialisation. Autre différence qui a son importance : Fratelli d’Italia ne recherche pas l’alliance avec la Russie, et Giorgia Meloni soutient l’Ukraine. Enfin la référence au christianisme est absente du discours du RN , en tout cas depuis le départ de la tendance catholique traditionnaliste, personnifiée par Bernard Anthony. « Je suis Giorgia ! Je suis une femme, je suis une mère, je suis Italienne, je suis chrétienne et vous ne me l’enlèverez pas !« , lance Giorgia Meloni, en 2019, lors d’un meeting à Rome. 

Pourtant les points communs entre le RN et Fratelli d’Italia ne manquent pas, à commencer par les références idéologiques (nationalisme, état fort, culte du chef, vision organique de l’Etat, autoritarisme…). On mentionnera :

  • Une certaine vision de l’Europe : même si Giorgia Meloni a tu ses critiques vis-à-vis de l’UE, elle n’en est pas moins restée favorable à une Europe des peuples ou des nations.
  • Le recours au référendum comme mode de gouvernement et, plus globalement l’appel au peuple contre les institutions.
  • Les tentatives de limiter l’Etat de droit, à travers des mesures répressives et des limitations de la démocratie représentative, même si les tentatives italiennes en ce sens ont été vouées à l’échec.
  • La critique du gouvernement des juges, à travers notamment la réforme du Conseil supérieur de la magistrature.
  • La volonté de mener un intense combat culturel, de mettre en œuvre un nouveau « récit national » et de contrôler les médias.

Le RN est plus proche de la Lega de Matteo Salvani. Ils collaborent au sein du Parlement européen, et les rencontres sont fréquentes. Les convergences sont en effet plus importantes qu’avec Fratelli d’Italia : mêmes  critiques vis-à-vis de l’Europe, même tropisme pro-russe.

Le RN rencontre en outre régulièrement le syndicat UGL, héritier du syndicat fasciste mussolinien, avec lequel les liens sont anciens. L’UGL a reçu à plusieurs reprises Marine Le Pen , mais aussi Jordan Bardella, Jean-Lin Lacapelle… Au centre de ces contacts, on trouve Gian Luigi Ferretti, responsable des relations internationales du syndicat depuis 2017, soutien des néofascistes italiens de CasaPound[3] et facilitateur des contacts du RN avec les réseaux italiens. C’est aussi un proche de Frédéric Chatillon, l’ancien chef du GUD (Groupe Union Défense) et vieil ami de Marine Le Pen, installé à Rome depuis sa mise en cause dans l’affaire du financement des campagnes du RN.

Va-t-on assister à un rapprochement entre le RN – s’il arrive au pouvoir – et le gouvernement de Giorgia Meloni ? Nous n’en savons rien . Le 18 avril 2026, Jordan Bardella a participé à un meeting contre l’immigration et l’UE devant le Dôme de Milan. Il a déclaré : « Ici à Milan, je suis venu pour vous rassurer : notre victoire à la prochaine élection présidentielle est proche. Et nous nous préparons à dire adieu à Macron. (…) Avec Marine Le Pen, nous menons un combat existentiel pour faire de la France à nouveau une grande puissance », une victoire du Rassemblement national en France ne sera pas seulement une victoire française, mais pour toutes les nations d’Europe ». Ce rassemblement était organisé par la Lega de Matteo Salvini et le groupe parlementaire Les Patriotes pour l’Europe, et non par Fratellei d‘Italia.

Pour certains, « la victoire du parti Fratelli d’Italia pourrait annoncer une synthèse entre les logiques technocratiques, l’acceptation de la dimension européenne de l’Alliance atlantique, des valeurs très conservatrices et des instances néonationalistes »[4].

La supériorité de la loi nationale sur les engagements internationaux (7/8)

Nous reprenons ici, en le synthétisant, notre article sur « Les questions juridiques », au sein du dossier « Les propositions du RN sur l’immigration ». En effet, le RN entend faire adopter le principe de la supériorité du droit nationale sur le droit international via le référendum sur l’immigration. Il a déposé en 2024 une proposition de loi constitutionnelle en ce sens.

La supériorité du droit nationale sur le droit international est une antienne de toutes les extrêmes droites nationalistes : cette position est partagée par le RN, par les autres mouvements d’extrême droite en France, par l’ensemble de l’extrême droite américaine, par la Russie de Poutine, par la Hongrie de Viktor Orban..…

Le recours au référendum

Le RN prévoit l’adoption par référendum du projet de loi constitutionnelle, en vertu de l’article 11 de la Constitution : « Un référendum soumettra aux Français une réforme de la Constitution et des modifications des lois relatives à la situation des étrangers, à la nationalité et à l’identité françaises ». Il prévoit, outre des limitations de l’immigration, du droit d’asile et de l’accès à la nationalité, des dispositifs mettant en œuvre un principe de supériorité de la Constitution et plus largement du droit national sur les traités et accords internationaux.

Le RN estime que, « Dans la Constitution de la Vème République, l’article 11 permet au président de la République de soumettre au référendum ‘’tout projet de loi portant sur l’organisation des pouvoirs publics, sur des réformes relatives à la politique économique, sociale ou environnementale de la nation et aux services publics qui y concourent’’ ». Les juristes – quasi unanimement – estiment que l’article 11 ne saurait être utilisé pour modifier la constitution, puisque le référendum ne peut alors concerner qu’un projet de loi, pas un projet de loi constitutionnelle. Le Conseil Constitutionnel ne pourra en aucun cas accepter ce recours à l’article 11, une modification de la Constitution ne pouvant se faire que via l’article 89 ; or celui-ci suppose son adoption préalable par les 2 chambres, ce que sera hors de portée du RN et de ses alliés, qui n’ont pas la majorité au Sénat, et ne l’auront sans doute pas à l’Assemblée nationale après les législatives de 2027.

Le RN pourrait également imaginer passer par le référendum d’initiative partagée (RIP) (articles 11 et 61 de la Constitution). Mais, le 11 avril 2024, le Conseil constitutionnel a rejeté la proposition de loi des Républicains visant à soumettre à l’approbation du peuple français les dispositions législatives de contrôle de l’immigration, par la voie du RIP, comme contraire au Préambule de la constitution de 1946.

Ce référendum risque d’aboutir à un bras de fer avec le Conseil Constitutionnel (et avec le Conseil d’Etat). Pierre-Yves Bocquet estime que le RN au pouvoir ne pourra s’en sortir qu’avec un « coup d’Etat » constitutionnel[5].

La supériorité de la Constitution et de la loi nationale sur les traités et accords internationaux

Le RN estime en effet que la mise en œuvre d’un certain nombre d’accords internationaux aboutit à un laxisme dans le domaine de l’immigration et à une perte de souveraineté.  « Il est en revanche indispensable de faire en sorte que la Constitution française prévale sur le droit international[6]. C’est une question de souveraineté. Dès lors que ce principe sera établi – grâce à une modification de la Constitution – les juges français ne pourront plus invoquer les stipulations de traités ou d’accords internationaux contraires à la Constitution. (…) Deux importants pays de l’Union européenne ont d’ores et déjà pris de telles décisions. L’Allemagne, depuis que la Cour constitutionnelle allemande a posé en 2019 le principe que le droit allemand pouvait prévaloir sur le droit de l’Union européenne[7]. « Les engagements internationaux de la France en matière de libre circulation des personnes seront subordonnés à la sauvegarde des intérêts nationaux en matière de sécurité intérieure et extérieure, de protection de l’ordre public et de sauvegarde de l’identité française ».

Le RN va jusqu’à poser une condition à l’adhésion de la France à l’UE et n’hésite pas à contredire le traité de Rome et le traité de Lisbonne de 2007. Ainsi la proposition de loi constitutionnelle entend « ajouter une condition constitutionnelle claire à l’appartenance de la France à l’Union européenne, celle de respecter l’identité constitutionnelle de la France et ses intérêts nationaux essentiels. Ainsi, les institutions de l’Union européenne ne pourront pas faire obstacle au droit inaliénable et souverain de la France de protéger son indépendance nationale et l’intégrité de son territoire, l’identité et la sécurité du Peuple français dans le cadre de ses frontières ».

Et de préciser : « La situation juridique nouvelle ainsi créée devra aboutir à une renégociation de plusieurs actes du droit communautaire, notamment pour remplacer les accords de Schengen ». En effet « Les accords de Schengen, devenus inapplicables depuis la crise migratoire qui a frappé l’Europe en 2015 et qui ne sont plus appliqués[8] depuis la survenance de la pandémie, car incompatibles avec les intérêts des États, devront être renégociés ».

Les conditions juridictionnelles de la primauté du droit national

Le projet de loi constitutionnelle prévoit de « donner aux citoyens le droit de saisir les juges afin de faire respecter la primauté de la Constitution et des principes de la souveraineté nationale. (…) Tout citoyen peut, à l’occasion d’une instance en cours devant une juridiction, soutenir qu’une décision d’une autorité publique ou administrative, autre qu’une autorité relevant de la politique étrangère ou de la défense de la France, porte atteinte aux droits et libertés que la Constitution garantit ou aux principes de la souveraineté nationale ».

Et le RN veut interdire à un citoyen français d’invoquer un certain nombre d’engagements internationaux de la France pour l’accès à la nationalité : « Les stipulations des engagements internationaux mentionnés ci-après, les principes généraux du droit international public et la coutume internationale ne peuvent être invoqués devant une juridiction française pour contester (…), une décision individuelle refusant l’attribution de la nationalité française par voie de naturalisation ou retirant la nationalité française :

  • La convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme et des libertés fondamentales, y compris ses protocoles additionnels ;
  • Le pacte international relatif aux droits civils et politiques ;
  • Le pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels ;
  • La convention internationale relative aux droits de l’enfant ».

Même chose pour un acte réglementaire ou toute autre décision individuelle, les engagements internationaux concernés étant plus nombreux. Les engagements concernés sont les m^mes, plus :

  • La convention relative au statut des réfugiés et le protocole relatif au statut des réfugiés ;
  • La charte sociale européenne ;
  • Tout accord bilatéral conclu entre la France et un État étranger, ou tout accord multilatéral ratifié par la France portant sur l’entrée, le séjour, ou l’éloignement des étrangers ».

La révision constitutionnelle proposée par le RN sous couvert de limiter l’immigration est lourde de conséquences :

  • Elle est porteuse d’un conflit majeur avec le Conseil Constitutionnel, dont l’issue ne peut être que soit un renoncement du RN (à moins que celui-ci trouve une entourloupe, mais nous ne voyons pas laquelle), soit un passage en force, un « coup d’Etat constitutionnel », qui n’aboutirait ni plus ni moins qu’à un changement de régime. Le tout au nom du peuple.
  • Elle est porteuse d’une remise en cause des engagements internationaux de la France, non seulement dans le domaine des droits de l’homme (et du droit des enfants), mais aussi vis-à-vis de l’UE, le RN posant une « condition constitutionnelle claire à l’appartenance de la France à l’Union européenne, celle de respecter l’identité constitutionnelle de la France et ses intérêts nationaux essentiels ». Le conflit avec l’UE est inévitable, avec en germe soit un renoncement (ce qui est le plus probable), soit une sortie totale ou partielle de l’UE[9].

Le RN et le renversement des alliances : un « parti de l’étranger » ? (8/8)

Tous les ingrédients sont en place pour un renversement des alliances, pour une rupture avec la position de la France, en tout cas depuis le général de Gaulle[10] :

  • Sur le plan du fonctionnement des institutions, le RN au pouvoir modifie la Constitution pour affirmer la supériorité de la loi nationale sur le droit international. Les citoyens ne peuvent plus invoquer les traités et accords internationaux devant les tribunaux.
  • De facto, un certain nombre d’engagements internationaux de la France sont remis en cause, que ce soit par la France ou par le partenaires, considérant que la France ne respecte pas ses engagements :
    • La convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme et des libertés fondamentales, y compris ses protocoles additionnels ;
    • La convention relative au statut des réfugiés et le protocole relatif au statut des réfugiés ;
    • Le pacte international relatif aux droits civils et politiques ;
    • Le pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels ;
    • La convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
    • La charte sociale européenne ;
    • La convention internationale relative aux droits de l’enfant ».
    • Tout accord bilatéral conclu entre la France et un État étranger, ou tout accord multilatéral ratifié par la France portant sur l’entrée, le séjour, ou l’éloignement des étrangers » [11].
  • En ce qui concerne l’UE, un bras de fer est engagé par le gouvernement français, qui tente de négocier la baisse de la contribution française à l’UE, une sortie du marché de l’électricité, une renégociation de la PAC, une réforme de la Cour européenne des droits de l’homme et de la Cour de justice européenne. L’UE refuse et le gouvernement français la menace d’un référendum. Un des scénarios envisagés est la sortie de l’UE.
  • Il est mis fin à l’aide apportée par la France à l’Ukraine.
  • Le gouvernement français sort du commandement unifié de l’OTAN.
  • Le gouvernement français revient sur la reconnaissance de l’Etat palestinien et expulse l’ambassade de Palestine à Paris.
  • Le gouvernement RN engage des négociations pour la création d‘une Alliance européenne des nations avec la Russie, l’Italie, la Slovaquie, seuls pays ayant accepté de s’engager dans ce processus.
  • Le gouvernement français propose au gouvernement Trump la négociation d’un accord de libre-échange permettant une baisse des droits de douane contre un rapprochement sur un certain nombre de questions internationales (réforme de l’OTAN…).
  • Le gouvernement français dénonce les accords franco-algériens de 1968, mais aussi l’ensemble des accords bilatéraux sur l’immigration.
  • Le gouvernement français subordonne l’aide au développement à la signature d’accords sur l’immigration et l’accueil des expulsés.
  • Le gouvernement français invite Donald Trump en visite officielle à Paris.
  • Le RN organise à Paris une grande conférence sur la défense des identités et des libertés, en présence de Javier Milei, président de l’Argentine, de José Antonio Kast, président du Chili, de Giorgia Meloni, Présidente du Conseil italienne, de J.D. Vance, vice-Président des Etats-Unis et d’organisations d’extrême droite.

On peut avoir des doutes sur la mise en œuvre effective d’un tel programme par le RN au pouvoir, tant ses positions ont varié et varient, et tant les obstacles sont importants. Il n’en reste pas moins qu’un tel programme aboutit à un véritable renversement des alliances : un rapprochement avec la Russie et les Etats-Unis, une remise en cause des traités européens et d’un certain nombre d’engagements internationaux, un rapprochement avec Israël, la mise en place d’une amicale des régimes d’extrême droite…

La France abandonne sa position relativement indépendants sur le plan international, rompt de fait la solidarité européenne, se trouve dans l’orbite des Etats-Unis et de la Russie et coordonne sa politique avec les gouvernements « illibéraux » du monde. De ce point de vue, le RN au pouvoir se sera comporté comme un « parti de l’étranger »[12].

Un autre élément est ressorti de nos analyses : la caractère de plus en plus international de l’extrême droite, comme en témoignent les multiples réunions et conférences. On constate la constitution progressive d’une véritable internationale de l’extrême droite, même si celle-ci est traversée de courants différents. Ce phénomène est récent ; à la manœuvre, on trouve les cercles et organismes mis en place par Trump et ses soutiens, mais aussi par Orban et, à un moindre degré Poutine. On n’en trouve pas l’équivalent, au niveau international, ni entre les partis communistes (depuis la dissolution du Kominform), ni entre les partis sociaux-démocrates, malgré l’existence assez virtuelle, d’une Internationale socialiste, minée par les désaccords internes.


[1] L’Italie est devenu un pays d’immigration dans les années 2000.

[2] Déjà en 2020, l’Italie avait régularisé 600 000 clandestins dans certains secteurs (agriculture, élevage et zootechnie, pêche et aquaculture et « activités connexes », services à la personne, travail domestique pour les besoins de la famille. Le dispositif accordait une carte de séjour de 5 ans.

[3] CasaPound est une organisation que l’on peut qualifier de néo-fasciste, dans le contexte italien ; elle est implantée dans de nombreuse villes. Comme l’écrit Emanuele Toscano : CasaPound se signale par un « discours « métapolitique, l’attention aux questions plus culturelles et intellectuelles, le rejet de la dichotomie droite-gauche, combinés avec une dimension néofasciste dans laquelle la confrontation et le culte du corps sont fortement renforcés. En ce sens, l’orientation de CasaPound présente une combinaison originale des positions particulières de la nouvelle droite avec des approches nationalistes et révisionnistes inspirées par la première période du fascisme historique ». Toscano, Emanuele. « Le mouvement de CasaPound : la nouvelle droite radicale en Italie », In : Mouvements sociaux, édité par Geoffrey Pleyers et Brieg Capitaine, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2016, https://doi.org/10.4000/books.editionsmsh.9920.

[4] Gille Gressani, directeur du Grand Continent, dans Le Monde, https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/09/26/giorgia-meloni-n-incarne-pas-le-retour-du-fascisme-mais-l-apparition-d-une-nouvelle-formule-politique_6143300_3232.html

[5] Ou pour le moins à de grosses difficultés. Serge Slama, professeur de droit public à l’université Grenoble-Alpes, membre du Centre de recherches juridiques et chercheur affilié à l’Institut Convergences Migrations, estime que « l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir constituerait un point de bascule : si les politiques et les lois sont contraires au caractère républicain de nos institutions, il pourra être nécessaire de désobéir, par fidélité à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, qui proclame le droit à la « résistance à l’oppression » , https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/06/23/serge-slama-juriste-si-les-politiques-et-les-lois-du-rn-sont-contraires-au-caractere-republicain-de-nos-institutions-il-pourra-etre-necessaire-de-desobeir_6242705_3232.html .

[6] Dans la proposition de loi constitutionnelle présentée par le RN en 2024, au-delà de la Constitution, c’est la loi française qui est supérieure aux traités et accords internationaux.

[7] Voir note de la page 5.

[8] Ceci n’est pas exact. Certaines règles de Schengen ont certes été suspendues pendant le Covid mais rétablies par la suite. Rappelons en outre que d’autres pays que les pays de l’UE adhèrent à Schengen, comme l’Islande, la Norvège, le Lichtenstein ou  la Suisse, bien connue pour son laxisme en matière d’immigration…

[9] Le nouveau conseiller économique de Jordan Bardella, Charles-Henri Gallois est un partisan patenté du Frexit. Voir https://reprenonslecontrole.fr/bio-charles-henri-gallois/ notamment sa boutique.

[10] Toutes les mesures énumérées ci-dessous figurent dans les programmes ou projets du RN depuis 2022.

[11] Ces accords et traités sont cités dans la proposition de loi constitutionnelle du RN sur l’immigration. Voir notre article ici.

[12] Ce qui est une constante de l’extrême droite, depuis les exilés de la Révolution française participant à la guerre contre la France, en passant par la collaboration pendant la 2ème guerre mondiale… Voir à ce sujet « Nouvelle histoire de l’extrême droite. France, 1780-2025 », sous la direction de Baptiste Roger-Lacan, Seuil, L’univers historique, 2025.


[1] Voir Amélie Poinsot, Viktor Orbán la chute d’un système qui a fait école, https://www.mediapart.fr/journal/international/130426/viktor-orban-la-chute-d-un-systeme-qui-fait-ecole

[2] https://legrandcontinent.eu/fr/2025/03/25/changement-de-regime-le-texte-integral-du-rapport-soutenu-par-les-cercles-pro-trump-pour-subvertir-lunion/ On peut se demander pourquoi un tel texte est destiné à Washington…

[3] https://www.cvce.eu/obj/le_manifeste_de_ventotene_1941-fr-316aa96c-e7ff-4b9e-b43a-958e96afbecc.html

[4] Voir page XX.

[5] Le système électoral hongrois comprend une composante majoritaire et une composante proportionnelle. Une majorité des deux tiers des sièges est nécessaire pour procéder à des réformes constitutionnelles.

[6] Ce qui est une contre-vérité flagrante, le taux de fécondité de 1,39 entre janvier et octobre 2024 s’étant réduit à 1,31 sur la même période en 2025.

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